TRAITES VIVRE

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Traités vivre 2004    



UN AIR DE NOEL A BETHLEHEM
 

 

          Mitri Raheb est pasteur luthérien, responsable de « Dar al-Nadwa », centre culturel de rencontres internationales à Bethléhem.
          Ce centre, inauguré en 1995, occupe des bâtiments ancien rénovés par de jeunes Palestiniens avec l'aide de jeunes Allemands. Le témoignage qui suit a été écrit en octobre 2002, et traduit par Yo Ludwig.

Jamais les rues de Bethléhem n'ont été comme ces mois-ci : les maisons en ruines, les hôtels en cendres, les rues éventrées. Jamais les habitants de Bethléhem n'ont été frappés par le malheur comme cette année : les enfants traumatisés, les adultes désespérés – la situation est sans issue. Bien des gens se demandent, en cette période de l'Avent, si le message de Noël n'a pas perdu sa force. N'est-il pas un conte de fées ?
        Noël est sans doute la fête la plus célébrée tout autour du globe : on la célèbre à l'Est et à l'Ouest, au Nord comme au Sud. Cependant, je me demande si, à l'Est, il ne reste pas plutôt le profond désir de paix et si, à l'Ouest, on n'y voit pas davantage une occasion d'acheter et de consommer...

Dans cette situation nous parvient la parole du prophète Esaïe, un compatriote qui a vécu au 8'"' siècle, non loin de Bethléhem. A cette époque-là la Terre Sainte était partagée, comme elle l'est aujourd'hui, une terre de guerre, de troubles, un pays dévasté. A ce moment-là les hommes et les femmes ne voyaient plus la lumière au bout du tunnel : l'avenir était morne et gris. Pourtant, dans ce contexte, Esaïe devait annoncer à ses compatriotes une bonne nouvelle : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre, une lumière a resplendi ». Il est bien vrai, ce n'était ni une consolation facile, ni un voeu pieux.
         Esaïe voyait le salut qui s'approche, tangible et concret, avec la naissance d'un enfant. – Il s'était fait attendre bien longtemps, et à chaque naissance on devait s'interroger : serait-ce lui qui doit venir ?
        Jusqu'à cette nuit-là qui a vu la naissance de l'enfant dans une crèche. C'est ainsi que la parole du prophète s'accomplit. Ce n'était donc pas un conte de fée, mais un message adressé aux humains vivant du côté sombre de la vie. Cette réalité-là du message n'avait jamais été aussi claire qu'aux jours de la première Intifada palestinienne.

C 'était en 1987. Je venais de terminer mes études en Allemagne et rentrais au pays, rempli de la joyeuse attente de pouvoir fêter Noël à Bethléhem, après sept longues années d'absence. La veille de Noël avait toujours été un temps exceptionnel à Bethléhem. La ville devait se préparer pendant tout un mois pour cette fête. Les rues brillaient de mille lumières colorées, et partout dans les magasins invitaient les arbres de Noël. Toute la ville sortait et, à la veille de Noël, la population de Bethléhem et des environs formait une haie d'honneur pour recevoir le Patriarche accompagné d'éclaireurs, de cavaliers, de musiciens...

En décembre 1987, les choses avaient changé; l'Intifada avait tout juste commencé. Les Palestiniens étaient nombreux à être incarcérés dans les prisons israéliennes ; beaucoup étaient blessés. Une nuit noire était tombée sur Bethléhem et une profonde tristesse s'était emparée de la ville. Ainsi la veille de Noël de l'année 1987 à Bethléhem était bien différente de celles qui avaient précédé : elle était triste et silencieuse, les rues dévastées et vides. Personne n'était venu à la fête ; les célébrations avaient été annulées. Pas de réception du Patriarche, pas de Saint Nicolas, pas d'arbre de Noël décoré, pas de lumières.

Sur les murs de notre école luthérienne à Bethléhem, on pouvait lire cette inscription : « Désolé, cher Christ, cette année nous ne pouvons pas célébrer ta naissance. Nous ne pouvons pas illuminer les rues, ni te faire la fête ! » Pour moi, cette phrase représentait un défi. Que peut signifier la bonne nouvelle pour des gens qui sont habitués aux mauvaises nouvelles, me suis-je demandé, et j'ai recommencé à étudier le récit de Noël. A ce moment-là j'ai compris que l'éternelle lumière n'avait pas jailli dans un salon bien chaud ni dans une sphère féerique, mais qu'elle était née dans un monde bien réel et très concret, le nôtre. Dieu devient un homme auquel on refuse le droit à la vie et qui doit craindre pour sa vie. A peine a-t-il vu la lumière du jour qu'il devra quitter sa patrie et se réfugier loin, à l'étranger.
         Dieu ne devient pas seulement homme, il s'incarne dans l'enfant réfugié qui n'a rien où poser sa tête. Ce n'est pas un roman, une fiction, mais une réalité que vivent bien des humains dans ce monde : les réfugiés palestiniens au Liban, les familles américaines endeuillées, les Afghans chassés de leur pays. Dieu vient à eux et partage leur lourd destin. La lumière brille dans les ténèbres, Dieu entre dans l'Histoire.
         Voilà ce qu'annonce le prophète Esaïe ; voilà l'incarnation de Jésus le Christ, voilà ce qu'ont vécu les chrétiens palestiniens que nous sommes, mais aussi de nombreux chrétiens au cours des deux mille ans passés. Ainsi Jochen Klepper*, témoin de l'une des périodes les plus sombres de l'histoire européenne - celle du national-socialisme - dit dans son poème : « Dieu veut habiter les ténèbres, et il les éclaire de sa lumière »

La Bonne Nouvelle : Dieu veut aller jusqu'au plus profond de l'histoire et de l'existence humaine. Il nous visite dans notre solitude. Il vient vers nous, prend sur lui nos fautes et nos faiblesses, se fait notre compagnon dans nos défaillances et notre découragement, il est à côté de nous dans nos maladies et dans la mort. Il vient dans nos villes dévastées, dans les ruines de nos maisons, il s'approche des enfants traumatisés.

Il se fait proche et dresse sa tente au milieu de nous. Et voilà que jaillit la lumière, et nous ne sommes plus perdus dans les ténèbres. Le péché perd son pouvoir, la mort est vaincue. Tant de clarté autour de nous!

C'est ce que nous voulons aussi célébrer en cette année, dans ce contexte si difficile. La célébration devient ainsi le signe d'une résistance créatrice. « La puissance des armes ne pourra que tuer et nous perdre ». Dieu nous donne, en Jésus Christ, la lumière et la vie : une vie si précieuse qu'elle ne doit être gaspillée en aucun cas ; une lumière qu'il ne s'agit pas de mettre sous le boisseau. Nous recevons la vie en plénitude pour que nous puissions, à notre tour, offrir la lumière - avec nos bougies allumées - à notre monde désespéré, donner un peu de chaleur et semer l'espérance. Car c'est cela Noël, vraiment ; la nuit s'éclaircit et la vie devient bénédiction.

Mitri Raheb

*Jochen Klepper, 1903 - 1942, écrivain et poète allemand , protestant, compositeur de cantiques.

« Dieu veut habiter les ténèbres, et il les éclaire de sa lumière» Jochen Klepper

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre, une lumière a resplendi » Esaïe 9.2

 Traité : Vivre - Format 15x21 - Code 04/11

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