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L'APPEL Je traverse la ville, en zone piétonne pour rester dans une ambiance décontractée, sans voitures hurlantes et pressées. Je tente de croiser des regards. Je cherche l'esquisse d'un intérêt autre que commercial. Je prends les transports en commun pour rentrer chez moi. Je cherche encore un regard. Je veux sortir de ma bulle en proposant un sourire, un mot aimable. Je laisse même ma place assise à une dame qui semble fatiguée. J'arrive au pied de la tour où plusieurs fenêtres sont déjà éclairées. Je voudrais un peu de cette lumière en moi. Je prends l'ascenseur poussif aux couleurs froides. Je ferme ma porte à clé. Je m'enfonce un peu plus dans l'isolement qui ne m'a pas quitté de la journée. Je m'évade avec la télévision et je pleure en silence devant un feuilleton où les gens semblent heureux et s'aimer. Moi, personne ne m'aime. Personne ne me remarque. Personne ne répond à mes appels, à mes quêtes d'humanité. Chacun dans sa sphère, dans sa réserve intérieure, dans son égoïsme douloureux. Le jour de mon anniversaire, je reçois une carte, jolie et impersonnelle, signée de la directrice du catalogue de la Redoute. Mes amis ont oublié, pas le service commercial de la société de vente par correspondance. L'informatique a plus de mémoire que mes proches. Personne ne m'aime. Il m'arrive de passer du temps dans un magasin, simplement pour qu'un vendeur s'occupe un peu de moi, de mes envies, de mes attentes, de mes projets. Il est aimable, il semble s'intéresser à moi. Je ne suis qu'un client potentiel, mais voilà que j'existe enfin pour quelqu'un. Sans doute faisons-nous semblant, tous les deux, de croire à une vraie relation. Mais il ne m'aime pas plus que je ne l'aime ! Et parce que je n'achèterai rien, il me haïra bientôt ! Sur le comptoir d'un bistrot, j'aligne les verres. Il y a une ambiance plus chaleureuse ici. Les gens paraissent se connaître. Ils se saluent, parfois d'un prénom, voire d'un diminutif comme il n'y en a que dans les bistrots : Dédé, Jojo, Nanard ! Ici, on crève la bulle comme on crève l'abcès de la solitude. On devient convivial. On ne se connaît pas vraiment, mais on est complice dans la même désespérante misère. Une quarantaine qui n'a pas d'âge et qui n'en finit pas. La pluie, le beau temps, les impôts, le gouvernement, les étrangers, les talibans, la mort tragique de Régine Cavagnoud, les frappes aériennes... On s'arrête sur le malheur des autres pour mieux oublier le sien. Pour oublier que l'on est en manque d'amour et qu'on en crève aussi. L'intérêt dont je suis brusquement l'objet, après quelques verres, quelques banalités, quelques blagues douteuses, n'est qu'un leurre. Nous ne sommes que des mal-aimés qui se reconnaissent et qui tentent d'oublier en jouant un rôle creux dans une pièce sans scénario. L'esprit embrumé, chacun retourne dans son anonymat, plus conscient encore que l'amour est absent des échanges impersonnels. Que je hurle à tue-tête ou que je sanglote silencieusement, personne n'entend puisque personne ne m'aime. LA REPONSE Ce que tu lances, avec tant de désespoir, je l'entends bien. Tu dis que personne ne t'aime, et je ne peux pas dire le contraire si je regarde autour de toi comme toi tu vois les autres. De plus, vous êtes des milliers, des millions, des milliards à dire la même chose : "Personne ne m'aime !" Et vous vous griffez le coeur un peu plus chaque jour, de plus en plus blessés et de plus en plus souffrant de ce manque d'amour. Je connais un enfant qui a pensé, des années et des années, que sa mère ne l'aimait pas. Il n'en parlait à personne et entretenait cette conviction en se meurtrissant toujours davantage. Puis un jour, il entendit sa mère confier à une amie : "Je crois que mon fils ne m'aime pas !" Dans un livre, ce garçon devenu adulte a écrit cette expérience : "Elle ne m'aime pas... Il ne m'aime pas ! C'est là tout le climat de mon enfance. Aucun des deux n'aurait songé à 'aimer l'autre le premier', à faire les premiers pas. Chacun est resté en enfer, enfermé dans son attente*. " Voilà un autre aspect du drame de la solitude et du sentiment de ne pas être aimé. C'est sans doute parce que Dieu connaît bien les hommes et leurs attentes, qu'il n'a pas attendu que s'installe le drame pour y répondre. Il a aimé l'homme le premier. Il a fait le pas qui sort chacun de son enfer, de son enfermement. Il lui susurre à l'oreille son amour et lui confie que pour aimer, il faut d'abord se savoir aimé. C'est pourquoi il aime. Il aime et il communique l'amour afin que chacun puisse ensuite en vivre, le répandre et y répondre encore. Dieu n'a pas attendu les analyses des psychologues pour combler ce besoin premier d'être aimé. Et du coup, il refuse ce cri pourtant sincère : "Personne ne m'aime !" Il peut y répondre : "Moi je t'aime, mais aimes-tu que je t'aime ? Aimes-tu être aimé gratuitement ? Aimes-tu pour aimer à ton tour ?" L'enfant devenu écrivain, cité plus haut, continue sa confession en ces termes : "La grâce, c'est oser un pas vers l'autre, aller au-delà de sa peur de ne pas être aimé parce qu'on porte en soi la plénitude d'un amour qui n'attend rien en retour... " Dieu a fait un pas vers chacun. Il a manifesté son amour de diverses manières, et notamment en offrant une relation privilégiée avec lui au travers de Jésus, son Fils. Mais toute relation, et particulièrement toute relation d'amour a besoin d'une réciprocité. Il y a aussi un pas à faire de la part de chacun. Et si finalement, vous ne pouvez changer de refrain "Personne ne m'aime", c'est peut-être parce que vous avez fermé la porte à celui qui voulait vous aimer. Sans lui, c'est dramatiquement vrai, l'amour gratuit et désintéressé devient impossible. Ecoutez donc cet appel de Dieu : "Je vous aime !". Il est plus fort que le vôtre : "Personne ne m'aime !" Eric Denimal * L'absurde et la grâce, de Jean-Yves Leloup. Albin Michel
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