TRAITES VECU

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S D F... 14 ans
 

 


          Un chrétien pas comme les autres... ou presque !

S D F... 14 ans

1974 - J'ai 10 ans... Sur le poster, il y avait des dizaines de pingouins, tous groupés, serrés les uns contre les autres, en un rond énorme comme une mêlée de rugby, beaucoup plus  ordonnée ! (c'est normal, ils ne jouaient pas au rugby !) c'était à un cours de sciences nat....

Le soir, lorsque je rentrais à la maison, il y avait ma maman qui pleurait, souvent ! J'avais 10 ans. C'est là que j'ai commencé à comprendre. Ma soeur était petite alors. Mon frère, plus âgé, goûtait au réflexe de dénégation.

1967 - J'avais 3 ans. Il y a un souvenir aussi, mais quand tu es petit, tu te dis que c'est normal, sûrement...

1980 - Les années ont passé. J'ai 16 ans, guitariste dans un groupe de punk rock... une cure de désintoxication... Les lycées du Val de Marne ne veulent plus de moi, je ne veux plus d'eux, on s'entend bien !

Ma consommation d'alcool est d'une bonne quinzaine de litres de bière par jour. J'y mets toujours de l'éther dans les premiers litres, ça va plus vite ! Du poppers aussi mais l'alcool est une mère, un confident, un moyen, le seul moyen : c'est un adultère, si je puis me permettre vis à vis de l'amour, de la vie et de ceux qui m'aiment qui me diront plus tard "qu'ils préféreraient me voir mort" Je les comprend, je crois, oh combien !

1981 - J'ai 17 ans, l'alcool est une passion, une relation. En même temps, je le hais car au fond de moi, je ne veux pas croire que cela puisse être la seule alternative. Je veux vivre, pourtant, je ne peux pas, j'appelle la mort, à chaque bouteille de whisky, violemment, souvent en pleurant, solitude profonde qui suinte. Mon papa est dépassé. Il se dit que la discipline militaire va peut-être enrayer le processus.

1982 - Par quatre fois, je me retrouve à 500 mètres du sol, un parachute sur le dos. Le moins qu'on puisse dire c'est que je ne suis pas vraiment à l'aise. Je serai réformé après 6 mois. Dépression nerveuse, premier séjour en psychiatrie... On me nourrit à la petite cuiller, je passe mes journées assis sur une chaise la tête dans le vide à me balancer, tous les jours, ailleurs... J'ai déconnecté ! De ça, je ne me rappelle pas, c'est un infirmier croyant qui me l'a raconté.

Philippe...

Je rencontre Philippe dans cet hôpital, il est héroïnomane et suit une cure. A l'hôpital nous faisons de la radiesthésie et nous peignons. Nous sortirons ensemble de l'hôpital au bout de 5 mois, amis. Il ne retouchera plus jamais à l'héroïne. Nous avons pris de bonnes résolutions, tout est planifié, organisé. Cela tient 2 jours... Nous passons de nombreuses nuits dehors à faire la manche dans le métro, haschich, consommation d'alcool effarante et prise de psychotropes, de neuroleptiques, l'hôpital m'a initié ! Nuits nauséeuses, cotonesques, dessins psychédéliques, musiques lancinantes... Des jours, je vois du bleu, couleur "équanil", la ronde des "mandrax"... Chez moi, quand nous y sommes, les volets sont toujours fermés, sur nos délires, sur nos morts latentes qui se touchent et s'embrassent. Le monde n'existe plus pour nous, réellement. Philippe est un cadavre ambulant, nous sommes harmonieux, en 6 mois de temps, quittant une drogue pour une autre. Il est aussi dépendant que moi. Je n'ai pas à cette époque, qui couvre 8 mois environ, de souvenirs de mes parents, nous étions vraiment ailleurs mais je crois bien que ce fut terrible pour eux. Ma soeur deviendra anorexique, mon frère s'enfermera sur lui-même.

1983 -19 ans. C'est l'année noire (les autres étaient noires claires). Philippe est à bout. Je lui dis : "on attend deux jours, y'a peut-être une porte !" Deux jours après, il n'y a pas de porte, sauf celle de la cage d'escalier dans laquelle nous nous sommes installés avec deux bougies, un dessin énorme que nous avions fait ensemble, six rohypnols, un peu de haschich, cent cinquante cachets d'avlocardyl (pour la tachycardie), un litre de blanc, un litre de bière pour avaler le tout, soixante-quinze avlocardils chacun... Si après ça le coeur n'est pas suffisamment ralenti.... De cette nuit, Philippe ne se réveillera pas. Au matin, il est mort à côté de moi, mon ami, dans son cuir usé comme son coeur, si petit, 26 ans ! Dans la nuit, inconscient, j'ai vomi... Je pars en courant, je pars et je pleure. La culpabilité me suivra, j'ai fourni les cachets, il voulait partir dans le Sud, moi pas.

J'ai compris les pingouins du poster. On m'avait expliqué que par froid intense, les pingouins se regroupaient ainsi, se serraient les uns aux autres afin de se réchauffer...

En finir...

J'ai 19 ans, la tranquillité que j'éprouvais à ce moment n'allait pas durer. Il me fallait le faire vite, maintenant, en profiter, car c'était l'enfer. Il ne me fallait pas louper cette occasion ! "Puisque tu n'en peux plus, vas-y !" J'ai descendu si vite l'escalier... pris dans l'armoire la carabine 22 LR de mon papa. Il y avait 10 à 15 boîtes de cartouches. J'ai pris deux cartouches. J'ai repris l'escalier, déterminé... Puis, j'ai ouvert la fenêtre, inséré une balle dans la culasse, tiré vers-le ciel, OK, ça marche ! J'ai mis la deuxième cartouche, à genoux sur mon lit bas, j'ai cherché le coeur. Le sentiment de "se donner la mort" était très fort... Le mot "abattre"... La crosse sur le lit, j'ai posé le canon au niveau du coeur. Le doigt sur la détente, je n'ai pas eu à me motiver : comme un dernier réflexe, longtemps mûri, le coup est parti...

Le coup est parti, je suis resté à genoux sur mon lit bas, me suis dit : " C'est les dernières secondes" et, à l'instant, je regrettais ! C'était en juin, deux mois après la mort de Philippe. Parmi toutes les cartouches que mon papa avait, certaines ne contenaient qu'un quart de poudre ; moins puissantes, elles étaient réservées à l'entraînement dans un jardin par exemple afin que la détonation, moins forte, ne dérange pas les voisins. La balle est passée très près du coeur, a buté sur une côte et fini sa course près du rein gauche. Mon frère m'a découvert allongé. Un hélicoptère m'a transporté à Créteil, l'hôpital intercommunal. Six organes étaient touchés. Je n'ai aucune séquelle à ce jour ! Je suis sorti de l'hôpital, l'errance a repris, la descente, encore, l'alcool... A l'intérieur de moi, depuis l'hospitalisation, une "voix" semble me dire qu'il y a quelque chose pour moi ; mais je m'enfonce... Le matin, je tremble tellement... La nuit, le manque m'inonde de sueurs froides...

1986 - 22 ans. Je rampe, je n'en peux plus, rien ne sert plus à rien ! Je réfléchis : sauter, j'ai peur du vide. La corde, c'est lent peut-être, le train, c'est pas très propre mais, tant pis... En finir une bonne fois ! Comment fait-on pour être précieux et délicat dans la tourmente ?... La première fois, j'ai davantage suivi Philippe et l'instinct de conservation est venu après ; la seconde fois, là, il vient avant. Désespéré, je rentre dans une  bâtisse à Chatelet-St-Sulpice ; sur la porte, il est écrit : «Communauté Saint Leu". Il y a un homme. En pleurant, à bout, je lui raconte tout : que l'hôpital, après quatorze cures de désintoxication ne peut plus rien (d'ailleurs, j'y allais pour voler et me défoncer aux calmants). Il me demande de venir avec lui acheter un billet de train pour Avignon. Là, à 70 Km de la ville, il y a un village d'accueil pour "paumés", ou "gens au bout du bout"... Je ne sais, mais en tout cas, pour celui pour qui le mot "espoir" n'a pas de grande signification. Pourtant j'y vais... C'est loin Avignon !

"Il y a, il paraît, une lumière..."

J'ai 22 ans. J'ai été dur avec eux. J'ai fait trois séjours. Par le partage et le travail avec les autres, j'ai appris que je pouvais faire quelque chose avec mes mains ; j'ai appris le travail de la pierre aussi. J'ai appris que l'autre pouvait me dire quelque chose. J'ai appris que je n'avais pas confiance en moi et que je me haïssais. Mais après six mois, sans que je ne fasse rien (ou alors était-ce enfin Son temps ?), le Christ m'a appris qu'il  m'aimait ! Simplement, j'écoutais le matin et le soir les prières et les chants. Je quitte le village, je pense être solide. Je le suis... trois heures à peu près ! Je retombe, m'enlise de nouveau, la ronde infernale... Première incarcération à Fresnes, six mois. A ma sortie, je retourne au village : j'en repars après neuf mois, très riche, (j'ai gardé le troupeau). Pourtant c'est l'errance de nouveau : je ne comprends rien ! Beaucoup de stupéfiants, même du peyotl LSD, on veut ma mort. Je retourne encore au village, deux jours, je suis très dur avec eux. Je suis comme fou et puis c'est la prison une nouvelle fois. A ma sortie, il y a l'alcool, il me reste encore une peine de prison à faire et j'arrête fermement une idée : celle de tout faire, vraiment, après cette incarcération pour bâtir ma vie. Je suis écroué à Foix pour quatre mois, j'en ferai huit.. le temps de cogiter... Cette peine fut la plus longue, mais la plus légère aussi. Je lisais la Bible et correspondais avec celle de qui, plus tard, j'allais être le mari. Je sors de prison. Devant la porte il y a Marie et un éducateur. J'enlève mes chaussures et en frappe la poussière devant la porte. Pour moi, cette symbolique est forte, j'ai décidé... Mais je crois qu'un Autre a choisi lui aussi !

Nous sommes toujours en 1992, Marie et moi, nous nous marierons 5 mois après. Des rechutes tous les deux mois, puis tous les six mois, la dernière année de vie en Ariège, nous fréquentons une église dite "de maison". Beaucoup d'études cette dernière année !

Notre fille Naomi naît en Janvier 1994. Ma maman s'en va, emportée par un cancer en octobre de cette même année. Elle m'a vu me "défoncer", m'enfoncer, venir frapper à sa porte dans des états inimaginables, je l'ai cambriolée ainsi que ma tante pendant 14 ans. Elle a pleuré son fils, elle a porté des espoirs et des deuils ; sur ces espoirs, elle a su, je ne sais comment, toujours ouvrir sa porte ! Il n'y a qu'une mère, ou Christ, pour tant d'attentes ! Je n'ai pu aller à son enterrement au pays des vagues, à Saint-Malo, ç'aurait été trop lourd. J'avais peur. Mais avant qu'elle ne parte, elle a su que mon coeur ne saignait plus, et elle a accompagné Naomi les dix premiers mois de sa vie. Cette joie m'est très précieuse.

"Il y a, il paraît, une lumière, une lumière véritable qui venant dans le monde éclaire tout homme"

Mais de son côté, moi du mien, nous avons eu la conviction qu'il nous fallait quitter l'Ariège. Je sais seulement que nous haïssions la ville. C'est comme si Christ nous disait : "Je veux vous utiliser ailleurs. Si vous voulez grandir, il vous faut cesser de fuir !" Aujourd'hui, nous sommes bien à Toulouse ! Nous nous y installons en août 1995. Christ nous guide vers une petite assemblée en plein centre ville, au coeur des turbulences et des rires mêlés qui vont jusqu'à tôt le matin. "La Chapelle des Capitouls", au milieu, est tel un îlot. Jamais je n'aurais pu imaginer... Avant, je ne supportais pas de croiser des SDF, des "paumés" comme moi. Cela me fragilisait vraiment trop, je sentais les rechutes, tant de souvenirs, d'années noires... Depuis un an et demi, nous distribuons des petits déjeuners à tous ces amis ! 1700 à peu près de mars 1996 à juillet 1997. Notre travail n'est pas axé sur la distribution mais sur l'écoute, le partage, la "favorisation" ; j'aime cette image de bâtisseur, constructeur qui rétablit, restaure, transforme et accomplit, c'est l'Eternel Dieu, ça !

Et son Amour unique, si beau, si simple, que l'on met si longtemps à comprendre... Nous n'avons plus cette peur de la ville, je n'ai plus ces peurs qui touchaient mon passé. Ce n'est pas toujours facile, mais mon travail, que je considère comme un privilège et une responsabilité sacrée, mine de rien, me plaît et par dessus tout, ce qu'il y a de remarquable, d'extraordinaire, c'est qu'avec Christ, au quotidien, c'est un boulon, plus une vis et une boîte et deux ficelles, on ne voit rien, on ne sait pas voir... Et un beau jour on tombe "par terre" devant Sa construction. La seule chose que je comprends aujourd'hui, est que seul Christ a pu m'arracher à la mort. Je me rejetais, rejetant les autres qui eux me rejetaient aussi. Il est venu à Sa façon, si plein de respect, en Son temps, là où tout avait échoué ! Merci!

A ma femme Marie, ma petite Naomi, à un frère ou une soeur... Pierre THEBAULT


Traité Vécu - Format 10x19 - Code V/14

 

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